Le métier de maçon au XVIIe et XVIIIe siècle

Portrait d'une famille de maçons (2/3) 




Apprenti, maçon, maître maçon ou tailleur de pierre :
derrière ces titres, une hiérarchie professionelle réglementée


Au moyen-âge, les travaux sur les bâtiments du roi étaient entrepris par un architecte, ou maître maçon, faisant partie d'une corporation qui comprenait maçons, tailleurs de pierre, plâtriers et morteliers. À cette époque, le tailleur de pierre avait plutôt une formation de sculpteur.

Léonard et Joseph héritent de ce système d'apprentissage traditionnel, individualisé et avant tout pratique, fait sur le chantier, sachant que ce n'est qu'en décembre 1671 que Louis XIV fonde la première Académie Royale d'Architecture. Institution qui sera génératrice d'une forme de culture classique plus systématique et uniforme.


Maçons oeuvrant sur les bâtiments royaux au moyen-âge. 

Au XVIIe siècle, les corporations ou guildes (métiers jurés) assurent la défense des intérêts des artisans exerçant dans une même ville (corps de métiers qui seront supprimés en 1789) :

« Le métier de maçon recouvre plusieurs spécialités dont celle des tailleurs de pierre, des torcheurs (ceux qui réalisent des torchis pour préparer les enduits et les badigeons), des peintres, des sculpteurs... Le travail s’effectue sous la responsabilité d’un maître maçon. […] Certaines personnes se déclaraient aussi bien maître maçon que tailleur de pierre, d’autres revendiquaient le titre de maître maçon, de maçon, de couvreur ou tailleur de pierre.

« (Le maître maçon, tailleur de pierre ou entrepreneur) disposait de l’outillage nécessaire à son métier : le compas, pour mesurer et tracer les courbes et les arcs de cercle, les maillets, les ciseaux, les truelles, les dragues, les riflards, la planche à tracer et la règle. Celle-ci était divisée en 24 degrés et servait à vérifier la conformité de l’ouvrage par rapport aux plans. Le maître maçon devait maîtriser la géométrie et le dessin d’architecture. » [1]

C'est une profession fortement hiérarchisée et divisée en fonction des spécialités :

« Côté mortier, on trouve, par rang hiérarchique descendant : le compagnon maçon, le limousin, le garçon maçon et, enfin, le goujat. Pour le travail de la pierre : l’appareilleur, le tailleur de pierre, le poseur, le scieur de pierre et les bardeurs. Le maître maçon les dirige tous. 

« Pour travailler la pierre...
« L’appareilleur a pour fonction essentielle de distribuer le travail aux tailleurs et scieurs de pierre, à qui il indique, à partir des plans de l’architecte, les tracés à respecter. Il guide également les poseurs dans la mise en oeuvre des pierres taillées, il préside à la pose, au raccordement. C’est parfois lui qui est chargé de gérer le personnel (embauches, renvois...) ou de tenir la comptabilité des matériaux.

« Le tailleur de pierre occupe l’emploi le plus technique : c’est lui qui taille et coupe la pierre sortie de la carrière et qui la façonne selon les tracés de l’appareilleur. Il la remet au poseur une fois qu’elle est taillée.

« Le poseur est le maçon employé sur les grands chantiers pour l’édification des murs en pierre de taille. Il met en place les pierres à l’aide de niveaux et de fils à plomb et en scie les joints si nécessaire.

« Le scieur de pierre débite grossièrement les pierres rapportées des carrières avant de les remettre au tailleur de pierre si nécessaire.

« Les bardeurs, hallebardiers ou manoeuvres sont ceux qui assurent, sur le chantier, le transport des pierres... et qui sont le plus exposés aux accidents.
Pour travailler le plâtre et le mortier...

« Le compagnon maçon, au sens large, est celui qui bâtit, qui élève des murs, quelle que soit la technique ou le matériau utilisé.

« Le manoeuvre à maçon est ou bien un apprenti qui travaille avec un compagnon, ou bien un homme de peine pris à la journée pour faire les emplois les plus rudes, battre le plâtre et servir tous les maçons.

« Le limousin doit monter avec du mortier les murs de moellons, mais la distinction entre limousin et compagnon maçon est assez difficile à faire à partir du XVIIIème siècle. Le goujat sert le limousin, doit lui préparer son mortier et le lui apporter.

« Le maître maçon
« L’accession à la maîtrise donne au maçon le droit de faire "acte de maître", c’est-à-dire d’entreprendre des travaux pour son compte et d’embaucher. Il est garant pendant dix ans de la qualité de ses ouvrages sans pouvoir dégager sa responsabilité en accusant architecte ou propriétaire. Il peut faire condamner à de fortes amendes le compagnon qui voudrait faire acte d’entrepreneur à sa place.

« Pour accéder à la maîtrise, il faut réaliser un chef-d’oeuvre jugé par la communauté des maîtres maçons, fournir des garanties de "bonnes vie et moeurs" et payer les droits d’enregistrement de son nouveau titre. » [2]



De l'apprentissage à la maîtrise


On ne sait pas grand chose de Léonard qui n'est cité comme maçon que l'année de son décès, en 1674 (à l'âge de 46 ans). En revanche, on peut suivre la progression de Joseph qui est déjà maçon en 1661 et au moins jusqu'en 1670 (il aurait alors 37 ans). Il devient ensuite maître maçon vers 1672 et jusqu'en 1703, où il est aussi qualifié de tailleur de pierre (comme nous l'avons vu plus haut, à cette époque les deux termes étaient interchangeables). Il est difficile de savoir si pour lui cela signifiait qu'il était entrepreneur et patron, ou bien s'il avait accédé à une maîtrise suite à un compagnonnage.

Relativement à son époque, à en juger par sa signature,
Joseph a reçu une bonne éducation
Henri Sée dans La France Économique et Sociale au XVIIIe siècle, note que même encore à cette époque, « leur condition varie assez sensiblement. Leur mode de vie est toujours fort médiocre. [...] Dans le bâtiment, la plupart des maîtres sont assez peu aisés, bien que, parmi les maçons et les charpentiers, on trouve déjà des entrepreneurs, qui disposent de capitaux plus importants. » [4]

« L'apprentissage se déroule en moyenne sur quatre années au cours desquelles l’apprenti est placé à demeure. La plupart ont entre 15 et 26 ans, mais il n’est pas rare de voir de jeunes garçons de 12 ans faisant leur classe. Les apprentis, tout comme les compagnons disposent d’une couche, souvent dans l’atelier. Ils sont nourris avec un droit de correction accordé par le père au maître. Plusieurs subiront des coups et des sévices surtout de la part des maîtres maçons reconnus pour leur dureté. » [1]

« Les maîtres maçons avaient la réputation d’être très durs avec leurs aides, leur rendant parfois la vie pénible par leurs exigences et leurs brutalités. » [3] 

Les différents aspects du métier de maçon au XVIIIe siècle. 


« Son apprentissage terminé, l’apprenti est déclaré compagnon après l’accord de son maître et d’un jury de maîtres du métier. Il devient alors membre de la corporation et seconde le maître. Il reçoit des gages pour ses services rendus. Certains d’entre eux sont des « compagnons attendant maîtrise » : fils ou gendres de maîtres, ils ont vocation à réaliser un chef-d’œuvre. Pour les maçons, cela consiste à réaliser un ouvrage de maçonnerie d’églises, de châteaux, de bâtiments, de corps de logis, ou encore de fortifications. En payant les droits d’entrée, ils pourront devenir maîtres. D’autres resteront ouvriers faute de ressources.

« Plusieurs partent perfectionner leur savoir-faire sur les routes de France. Ces jeunes compagnons travaillent de ville en ville. Ils font leur Tour de France à pied, équipés de leur boîte à outils, le ballot de linge sur l’épaule et l’espoir au coeur. Durant ce voyage d’une durée de trois à quatre années, les compagnons sont désignés sous l’appellation de « Compagnons du Tour ». Sur le chemin, ils visiteront les oeuvres légendaires de leur métier dont le pont du Gard pour les maçons qu’ils devront décrire plus tard comme preuve de leur passage. Le réseau compagnonnique assure leur hébergement.

« Le statut de maître est délivré après une période probatoire de cinq ans en moyenne à l’issue de laquelle l’intéressé est qualifié de « novice ». Le parcours n’est pas pour autant terminé ; pour être intronisé maître, il faudra acquitter des droits d’accession, souvent onéreux. Ce statut s’obtenait également par la transmission familiale : être le fils d’un maître ou encore son gendre facilitait l’accès à la maîtrise ; l’endogamie sociale donnant lieu à une endogamie professionnelle. » [1]

On le voit bien avec Laurent, fils de Léonard et neveu de Joseph. Il porte déjà le titre de maître maçon lors de son mariage, en 1679 (il n'à que 25 ans, ce qui est vraiment très jeune pour ce grade).

« Le titre de maître donne à celui qui le porte des responsabilités : le maître maçon s’il a les ressources financières suffisantes peut se mettre à son compte. Il devient alors un entrepreneur et gère des chantiers. Peu d’entre eux disposent de la somme nécessaire pour s’installer en tant que maître, c’est pourquoi des maîtres redeviennent des compagnons et sont engagés le temps d’un projet. » [1]

Cela ressemble au parcours de Joseph, donné comme maître maçon en 1672, 75, 81 et 99, mais aussi comme simple maçon en 1677 et 84. Laurent devait quand à lui disposer de telles ressources : il est dit propriétaire dans un acte notarié de 1688 [acte notarié].

Concernant l'apprentissage et l'accès à la maîtrise, Henri Sée ajoute :

« L’apprentissage — Dans les métiers libres, la durée de l’apprentissage n’est pas fixée, le nombre des apprentis n’est pas limité. Dans les métiers jurés, au contraire, le contrat d’apprentissage est obligatoire et la durée en est déterminée par les statuts, variant, en général, de quatre à huit ans. On fixe les droits et les devoirs respectifs des maîtres et des apprentis. L’apprenti doit donner une pension pour son entretien, et il s’engage à ne pas quitter son maître. Le maître, de son côté, doit lui enseigner son métier « sans lui rien cacher », le nourrir et loger convenablement, le traiter avec douceur. Le nombre des apprentis est limité par les statuts, le plus souvent à un ou deux ; ont veut éviter ainsi qu’aucun maître ne puisse avoir d’avantage sur ses confrères, et les compagnons tiennent aussi à cette règle, car ils craignent la concurrence des apprentis.

« On voit bien clairement qu’au XVIIIe siècle, pas plus qu’aux époques antérieures, les apprentis ne sont pleinement assurés de jouir des garanties que prétendaient leur assurer les statuts corporatifs et les contrats d’apprentissage. Souvent, ils sont soumis à un travail excessif, on les emploie comme domestiques, ils ont à endurer les brutalités des maîtres et des compagnons, si bien que les autorités publiques se préoccupent de les protéger.

« Les compagnons — Pour devenir compagnon, deux conditions sont nécessaires : il faut avoir été apprenti et il faut donner un droit d’entrée. Les maîtres veulent se réserver l’embauchage de leurs ouvriers ; ils craignent que les compagnons ne s’en chargent eux-mêmes, comme c’est le cas dans les métiers du tour de France.

« Le compagnon est lié au maître par un contrat de louage, souvent verbal, auquel il doit, en toute circonstance, rester fidèle. La discipline est souvent très dure : l’ouvrier doit achever l’ouvrage qu’il a commencé et ne pas quitter son maître sans lui avoir donné congé quinze jours à l’avance.

« En somme, il existe, en quelque sorte, un monopole collectif des maîtres sur la main-d’œuvre ; il est défendu aux maîtres de débaucher les compagnons d’un confrère. Il est défendu aussi aux ouvriers de travailler pour leur compte, en chambre : les chambrelans sont comme traqués par les communautés de métiers ; il en subsiste toujours cependant.

« Au XVIIIe siècle, plus encore qu’aux époques antérieures, il est impossible à la plupart des compagnons de sortir de leur condition : c’est surtout la conséquence de l’organisation légale des métiers.

« L’accès à la maîtrise — L’accès à la maîtrise devient, en effet, de plus en plus difficile [au XVIIIe siècle]. Le chef-d’œuvre, absolument obligatoire, est souvent très compliqué, très long à achever, par conséquent fort onéreux, en dépit des règles fixées par les ordonnances royales, sans compter qu’il faut faire des présents aux maîtres chargés de le juger.

« Puis, l’aspirant à la maîtrise doit payer des vacations aux maîtres jurés, donner à la corporation une redevance, souvent fort élevée. De leur côté, les pouvoirs municipaux, seigneuriaux, royaux exigent aussi des droits de maîtrise de plus en plus élevés. Enfin, il faut compter avec les exactions et les abus des jurés, qui parfois se font donner par les candidats des sommes indues.

« Considérons, d’autre part, que les fils et gendres des maîtres sont souvent dispensés complètement du chef-d’œuvre, ou n’ont à faire qu’un demi chef-d’œuvre : que les droits auxquels ils sont soumis sont réduits presque à rien. Aussi la maîtrise est-elle devenue presque entièrement un monopole familial.

« Condition de vie — Le niveau de vie de l’ouvrier ne diffère pas profondément du standard of life du maître, seulement, il lui est encore inférieur. Il habite, en général, une mansarde peu confortable et son mobilier rudimentaire a une valeur qui ne dépasse guère une centaine de livres. Par son habillement il se distingue aussi, beaucoup plus qu’aujourd’hui, des autres classes de la société. Quand le compagnon est logé et nourri par le maître, son genre de vie est très variable suivant les métiers et les maîtres.

« A quel point est dure la condition du compagnon, c’est ce que montrent surtout la durée de la journée de travail et les salaires. En règle générale, la journée commence de bonne heure et finit tard. A Versailles, dans nombre d’ateliers, on besogne de 4 heures du matin à 8 heures du soir ; à Paris, dans la plupart des métiers, on travaille seize heures. Il est vrai que le travail était moins intense que de nos jours et que les journées de chômage, imposées par les fêtes, étaient nombreuses ; mais les journées de travail n’en étaient pas moins pénibles.

« L’organisation ouvrière, les compagnonnages — Si les ouvriers n’ont pu améliorer sensiblement leur condition, c’est qu’il n’existe pas d’organisation ouvrière vraiment forte.

« Il est vrai que les compagnons, exclus des confréries des maîtres, forment des confréries particulières, qu’on ne peut arriver à dissoudre. Ils forment aussi des associations générales, des compagnonnages, presque exclusivement restreints aux métiers du tour de France. Les compagnons du devoir ou dévorants et les compagnons du devoir de liberté ou gavots ne ressemblent, d’ailleurs, que fort peu aux modernes syndicats ; ce sont des associations secrètes, où un rituel, affectant des formes mystérieuses, joue un grand rôle. 

Cependant, les compagnonnages constituent des organes de défense et de résistance vis-à-vis des maîtres ; ils établissent des secours mutuels, jouent un grand rôle dans l’embauchage des ouvriers, au grand déplaisir des maîtres, que souvent ils parviennent à mettre à l’index en prévenant leurs camarades par des sortes de circulaires. Ils ont donc rendu de sérieux services aux ouvriers des métiers du tour de France. Mais la rivalité des deux compagnonnages, qui se manifeste souvent par des rixes sanglantes, les a empêchés de jouer un rôle pleinement efficace. Cette concurrence déplorable prouve précisément à quel point les ouvriers ont encore peu la conscience de leurs intérêts collectifs. » [4]

On voit avec l'exemple donné par la famille Briand que ce métier se transmettait d'une génération à l'autre : parmi les fils et petit-fils de Léonard à Saint-Symphorien, on sait qu’au moins Christofle (ca 1646-1717) et Laurent (ca 1654-1720) furent aussi maçons, avec Pierre (1680-) et François (1683-1742), fils de Christofle, et Paul (1682-1763), Jean (1688-1748) et Pierre (1698-), fils de Laurent. À Saint-Jean-de-Liversay, Antoine (1668-), fils de Joseph, et André (1695-), fils de ce dernier. On peut penser qu'à Droux, Jean Briand fut à l'origine de cette lignée professionnelle.

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Notes
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[1] Michèle Champagne, Julien Orillon, Maître maçon – Tailleur de pierre

[2] Les Métiers d’Autrefois, Marie-Odile Mergnac, Claire Lanaspre, Baptiste Bertrand et Max Déjean

[3] Nos Ancêtres ,Vie & Métiers

[4] Henri Sée, La France Économique et Sociale au XVIIIe siècle

Liens :

Portrait d'une famille de maçons (1/3) :
1660 : Émigration des frères Briand

Portrait d'une famille de maçons (3/3) :
Laurent Briand propriétaire en 1688 à Saint-Symphorien

Étymologie du patronyme Briand