La condition paysanne au XVIIIe siècle

Une famille d'artisans ou de paysans "aisés" (L'Épiphanie - Jean-Baptiste Greuze, 1774)

Selon l'historien Henri Sée [1] :

L’existence matérielle du paysan est encore assez misérable, même à la fin de l’ancien régime. Son habitation est tout à fait insuffisante. La plupart des maisons sont bâties en torchis, couvertes de chaume ; une seule chambre basse, sans plancher ; de petites fenêtres, sans vitres. En Bretagne, et surtout en Basse-Bretagne, on a pu dire que le paysan vivait « dans l’eau et dans la boue ». C’est là l’une des causes principales des épidémies, encore si fréquentes.

D’ailleurs, il ne faut jamais manquer de distinguer les paysans aisés et les pauvres, surtout lorsqu’on considère le mobilier et les vêtements. Chez les uns, c’est un mobilier simple, primitif, mais convenable, une vaisselle suffisante, beaucoup de linge, une garde-robe assez bien montée ; les pauvres, au contraire, peuvent à peine satisfaire les besoins les plus rudimentaires. Les pauvres ne disposent guère que d’un ou deux coffres, d’une table, d’une huche, d’un banc, d’un lit mal garni ; chez les paysans aisés, on trouve des lits bien garnis, des armoires, toutes sortes d’ustensiles de ménage, des écuelles de bois et de terre, de la faïence, des verres. Les vêtements de travail sont presque toujours en toile ; beaucoup de paysans n’ont que des sabots ou même, dans le Midi, marchent pieds nus : les droits sur les cuirs rendent les souliers trop chers.


Cuisine, intérieur de maison paysanne

La maison de Thérèse – Émile Salome

Les vêtements sont souvent misérables ; la description de Besnard dans ses Souvenirs d’un nonagénaire [2], semble bien correspondre à la réalité :
« Les vêtements des paysans pauvres, — et presque tous l’étaient plus ou moins —, étaient encore plus chétifs, car ils n’avaient que les mêmes pour l’hiver et pour l’été, qu’ils fussent d’étoffe ou de toile ; et la paire de souliers très épais et garnis de clous, qu’ils se procuraient vers l’époque du mariage, devait, moyennant la ressource des sabots, servir.» Les femmes « portaient un manteau court de gros drap ou cadi noir, auquel tenait un capuchon destiné à envelopper la tête et le cou dans le cas de pluie ou de froid »
L’alimentation du paysan est presque toujours grossière, souvent insuffisante. La viande n’apparaît que rarement sur sa table. Parfois, il mange du lard ; excepté dans les pays où le vin est abondant, il ne boit guère que de l’eau. Le fond de l’alimentation, c’est le pain, la soupe, les laitages, le beurre ; jamais de pain de froment ; seulement du pain de seigle ou d’avoine, souvent de mauvaise qualité ; dans les pays les plus pauvres, la galette ou la bouillie de blé noir ou encore de châtaigne ou de maïs. La culture de la pomme de terre, qui sera une si précieuse ressource pour l’alimentation paysanne, n’est encore pratiquée que dans de rares régions.


Le retour du marché, 1739

Mais si l’on veut se rendre compte du mode de vie des paysans, il faut toujours distinguer les époques normales et les périodes de crises, provoquées par les guerres étrangères et les mauvaises récoltes. Dans les quinze dernières années du règne de Louis XIV, la détresse des campagnes ne fait que s’accroître ; c’est une véritable famine qui désole la France, pendant l’hiver de 1709. Le sort des paysans s'améliore indéniablement au XVIIIe siècle, mais on signale encore des crises graves : en 1725, 1740, 1759, de 1766 à 1768, de 1772 à 1776, en 1784 et 1785, enfin, en 1789, les subsistances haussèrent de prix dans d’énormes proportions; en 1785, la sécheresse obligea les cultivateurs à vendre une partie de leur bétail. En 1774 et en 1789, bien des paysans durent se nourrir de navets, de laitage et même d’herbes. En ces années de crises, la misère atteint surtout les journaliers, qui n’ont pour vivre que le travail de leurs bras.


L'hiver de 1709 fut l'un des plus rigoureux qu'ait connu la France. On releva -23˚C à Paris et la Seine 
fut prise par les glaces. L'eau gelait dans les puits et le vin dans les barriques. Le bétail et les volailles 
furent décimés. Dans les chaumières, la température descendit à -10˚C. Le sol gela en profondeur :
les semailles d'automne furent perdues, de même que de nombreux arbres fruitiers, châteigners, noyers
et pieds de vignes, entrainant la famine l'année suivante. Le froid en 1709, suivit par les épidémies et
la famine en 1710 provoquèrent la mort d'environ 600 000 personnes [3].




























La mendicité et le vagabondage sont de véritables fléaux, contre lesquels le gouvernement reste impuissant. C’est surtout dans les campagnes que mendiants et vagabonds sont nombreux. Une conséquence de la misère et des mauvaises conditions de vie, ce sont les épidémies, très fréquentes, et qui, pour être moins terribles qu’au moyen âge, semblent encore très meurtrières. La rougeole et surtout la variole, le typhus et la fièvre typhoïde font des milliers de victimes.

Souvent, la brutalité est un trait de caractère du paysan. Les domestiques sont fréquemment maltraités. Les rixes sont fréquentes, qui mettent aux prises, soit des individus, soit même les habitants de deux villages rivaux. C’est la raison pour laquelle on redoute, en bien des régions, les fêtes villageoises, les « assemblées », occasion de divertissements qui aboutissent trop souvent à des bagarres. Ce qui d’ailleurs incite à la violence, c’est l’ivrognerie. Dans les campagnes, on boit moins d’eau-de-vie que de nos jours ; ce que nous appelons l’alcoolisme n’existe pas encore. N’empêche que bien des cahiers de paroisses, en 1789, demandent qu’on restreigne la quantité des cabarets, qui sont nombreux, non seulement dans les villages, mais aussi le long des routes.

La population des campagnes est très inculte et la grande majorité des paysans ne sait ni lire, ni écrire. Dans l’Ouest, beaucoup de paroisses ne possèdent pas d’écoles, et les écoles de filles sont encore plus rares. Comme, le plus souvent, aucune fondation n’assure l’entretien de l’école, c’est le curé ou son vicaire, en bien des cas, qui fait la classe, plus ou moins régulièrement. D’ailleurs, il ne faut pas se faire d’illusion sur la qualité de l’enseignement primaire ; il ne consiste guère que dans la lecture, l’écriture et le catéchisme.

Le grand maître d'école par Jean-Jacques de Boissieu, 1780

Les paysans français, dans les deux derniers siècles de l’ancien régime, semblent plus favorisés que leurs congénères du reste de l’Europe, car ils sont, pour la plupart, personnellement libres et propriétaires. Seulement, cette propriété est grevée des charges du régime seigneurial, lourdes surtout par suite des pratiques et des abus de ce régime. Ce n’est pas que tous les paysans soient propriétaires ; il en est beaucoup qui n’ont que très peu de terre ou pas du tout. Il en est qui peuvent vivre exclusivement de la culture de leurs champs : les laboureurs. Mais la plupart des paysans ne possèdent pas une quantité de terre suffisante pour en vivre. S’ils ont quelques avances, ils deviennent fermiers ou métayers ; les plus pauvres s’engagent comme journaliers ou domestiques. Bien des paysans propriétaires joignent à la culture un métier d’appoint, sont marchands, meuniers, aubergistes ou artisans (maçons, charpentiers, tailleurs, tisserands surtout).


L'Aumône - Pierre-Alexandre Wille

Les paysans, trop dépourvus de terre et d’avances, doivent s’engager comme travailleurs agricoles ou journaliers. Ce sont les journaliers qui sont le plus atteints par les crises, les disettes, les épidémies, et ils forment le principal contingent des mendiants et vagabonds. Les domestiques, que l’on emploie surtout dans les fermes importantes, ont une situation moins précaire que les journaliers, puisqu’ils sont loués à l’année, et qu’ils sont logés et nourris. La nourriture des domestiques consiste surtout en pain, beurre, galettes ; on leur donne quelquefois du lard, rarement de la viande. Leur boisson ordinaire, c’est l’eau, excepté dans les pays vignobles, où on leur fournit de la piquette, faite avec du marc de raisins ou de pommes.


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Notes
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[1] Henri Sée : La France Économique et Sociale au XVIIIe siècle, 1925  [<-]

[2] Mémoires de François-Yves Besnard, Souvenirs d’un nonagénaire, 1880  [<-]

[3] Le climatologue Emmanuel Le Roy Ladurie estime le nombre de morts causés par la crise de 1709-1710 à environ 600 000 personnes, soit 3% de la population française (à cette époque environ 20 millions).  [<-]


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Liens
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