Une petite histoire sans importance


La justice et la vengeance poursuivant le meutrier

La petite histoire abonde de drames que les généalogistes exhument au gré de leurs lectures. Au 18e siècle, les époux se juraient fidélité à vie, mais celle-ci pouvait être courte. La tragédie qui suit est celle de trois brèves unions. Elle met en scène, avec sa part de mystère, la souffrance ordinaire d'un homme et de trois femmes.

Le meurtre de Pierre Arnault

Nous sommes en juillet 1785 à la Foye-Monjault, petit village de Saintonge, quatre ans avant la Révolution. À Brest, La Pérouse s'apprête à s'embarquer à bord des frégates la Boussole et l'Astrolabe, pour une expédition dont il ne reviendra pas. À Paris et Versailles, c'est l'affaire du collier de Marie-Antoinette. Les finances du royaume vont mal et au sein de la population, le mécontentement s'accroît.

Cette année-là, la sécheresse accable les paysans et les force à vendre une partie de leur bétail [1]. Elle fait suite à un hiver très long, affectant les récoltes et entrainant la disette. Dans de telles conditions, les esprits s'échauffent facilement. Au village, on vient de retrouver le corps de Pierre Arnault, dit Bernuchon, laboureur âgé de 39 ans, tué par balle.


Ce fait divers marque la fin d'une petite histoire sans importance. Car à cette époque la mort de Pierre, on peut le présumer, ne dû pas faire parler d'elle très au-delà de la paroisse. Mais dans les registres, sous l'ancien régime, il arrive parfois qu'un curé disert ne s'en tienne pas aux déclarations usuelles et nous fasse part d'anecdotes de son temps. Le père Bory, curé de la Foye, est de ceux-là.

Bory

Du père André Jules Bory [2], arrivé à la Foye durant l'été 1763, nous n'avons que les témoignages succincts qu'en donne l'écrivain Louis de Fontanes [3], qui, avec son frère Marcelin, eut à subir l'éducation très dure de ce prêtre janséniste dans ce village même. Ce curé devait avoir belle réputation car leur père, inspecteur des manufactures à Niort, lui confia ses enfants peu après son arrivée. Dans un roman dressant le portrait de l'essayiste Joseph Joubert [4], contemporain et ami de Louis de Fontanes, André Beaunier le décrit ainsi :
Louis de Fontanes fut, tout enfant, confié à un certain Père Bory, curé d'un village voisin de Niort, La Foye-Monjault. Ce Père Bory, ancien oratorien et janséniste redoutable, fit pendant quatre ans au petit garçon la vie la plus sévère et rude. Il « noircissait de terreurs » l'âme de son élève, dit Sainte-Beuve d'après la chanoinesse. Il l'envoyait, de nuit, invoquer l'Esprit-Saint dans l'église : et il fallait traverser le cimetière. Il ajoutait à ce traitement moral des duretés physiques, si bien que le gamin se sauva et allait s'engager comme mousse à La Rochelle, quand on le rattrapa.  
Louis et Marcellin eurent à subir l'éducation sévère mais efficace
de Bory, comme en témoignent les professeurs successifs
des deux élèves au collège des Oratoriens de Niort.

Jean-Pierre-Louis de Fontanes (1757-1821) - Professeur de belle-lettres à l'École des Quatres Nations,
né à Niort. Poète sous la Révolution, il assistera à Lyon, où il était allé se réfugier, aux massacres perpétrés
par les troupes de la Convention. [5]
Après son équipée de La Rochelle, le petit Fontanes n'eut pas à retourner chez le terrible père Bory : on le mit au collège des Oratoriens, à Niort. Il avait onze ans ; et il n'avait pas perdu son temps auprès du pédagogue de La Foye-Monjault, car il put entrer en seconde et termina, dès la première année, premier de sa classe [6].
L'église Saint-Simon et Saint-Jude à la Foye-Monjault, où officia le père Bory de 1763 à 1789.

Voilà pour Bory, que l'on retrouve ici vingt ans plus tard. Toujours en chaire bien qu'âgé de 68 ans, il rédige l'acte de décès de Pierre :

Le 18 Juillet 1785 a été inhumé dans le cimetière de ce lieu le corps de Pierre Arnaud, dit Bernuchon, âgé d'environ 45 ans, tué et mort d'un coup de fusil (dont la voix publique accuse son frère même, Louis), exhumé le 21 par ordonnance de M. le Sénéchal, et ouvert par un médecin et un chirurgien de Niort qui ont fait leur rapport. Ont assisté à ses funérailles Pierre Delage, beau-frère, Jacques Arnaud dit le Fillacier, beau-frère, Jacques Arnaud dit Berthelot, etc., qui ont déclaré ne savoir signer.



Questions sans réponse

Dans toutes les histoires de ce genre, il convient d'abord d'identifier les protagonistes, et je commençais mal. En lisant cet acte pour la première fois, j'avais pensé que le meurtrier présumé n'était autre que mon ancêtre Louis Arnault, vigneron résidant dans cette paroisse, et que la victime devait être son frère Pierre.

Mais dans cette commune, les homonymes sont légions. Une étude plus poussée de la Foye me permit de comprendre l'importance qu'y revêtait l'usage des surnoms [9]. Les familles, pour se départager entre elles, portaient quasiment toutes un sobriquet. En l'occurrence, la branche des "Bernuchon" naissait avec le couple Jean Arnault et Catherine Bernard, parents de la victime et du suspect, une modeste famille de paysans qui eut au moins neuf enfants.

J'ignore en finalité si Louis fut jamais formellement accusé, ni si le meurtrier de Pierre fut finalement appréhendé. Les soupçons de Bory et de l'opinion publique ne faisaient pas force de loi, mais ils pointaient vers un conflit fraternel qui devait être bien connu des paroissiens de l'époque. Il n'est pas fait mention du motif : une dispute d’héritage [10] ou tout simplement une querelle ayant mal tourné ? Mais ce crime reflète surtout la rigueur de ces années de crise et de misère qui ont précédés la Révolution.


Suivre la piste de Pierre me posa aussitôt une autre énigme : son épouse, Marie Delage, mourut en couche en mai 1772 [11]. Aussi est-il surprenant, l'année suivante, de trouver sans préavis le baptême de Françoise [12], puis de Marie [13], dites filles des mêmes parents. Une autre épouse du même nom ? [14]  Possible, même si seulement neuf mois séparent le décès de sa femme et la naissance de sa nouvelle fille, Françoise [15]. Cette autre épouse, à son tour, ne vécu que trois ansPierre se remaria finalement avec Françoise Deval, de Frontenay [16], plaçant ses derniers espoirs dans une troisième union que je savais déjà condamnée.



Du sort de nos ancêtres

Il peut paraître curieux – voir aberrant à notre époque, de concevoir une relation où notre nouvel époux porterait exactement le même nom que le précédent, d'autant plus si ce nom se rattachait à la mémoire d'un défunt. Mais la fréquence des prénoms et patronymes identiques au 18e siècle, autant que la nature des relations familiales, rendait cette possibilité beaucoup plus probable. [17]

L'histoire de Pierre n'a rien d'exceptionnelle pour son temps. Jacques, un autre de ses frères, fut lui aussi marié trois fois. Tout comme Pierre, il perdit deux de ses épouses et décèda avant la troisième, en 1783. Mais avec le recul des siècles, je trouve que la petite histoire sans importance de ces paroissiens possède en substance tous les éléments d'une grande tragédie classique. Mise en scène, elle pourrait être jouée en trois actes. Chaque partie s'ouvrirait sur un mariage et se terminerait par un décès, la pièce culminant dans la fin tragique du personnage principal.

Pierre avait perdu Marie, sa première femme, après seulement trois ans. Elle lui avait donné deux enfants. Épouser une seconde femme du même nom dû être pour lui, chrétien dévot qu'étaient les paroissiens de son époque et de son lieu, comme un don de Dieu destiné à remplacer celle qu'il avait perdu. Mais à quoi bon, ce ne fut qu'une affolante répétition. Comme la première, Marie lui donna elle aussi deux enfants. Et tout comme elle, il la perdit au bout de trois ans. Il est difficile d'imaginer ce qu'il ressenti à ce moment là, de quelle façon il interpréta cette agonie absurde que le destin lui imposait...


Peut être crut-il que cette série de malheur lui était imputable. Et comme pour justifier cela, il fallu que le destin le frappe à son tour, faisant de son existence cette tragédie que Bory nous suggère digne de Shakespeare, lorsqu'il le dit emporté par un crime fratricide.



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Références

Décès de Marie Delage en 1772, épouse de Pierre Arnault dit Bernuchon en première noce : [<-]
Le 17 mai 1772 a été inhumé dans le cimetière de ce lieu le corps de Marie Delage, femme de Pierre Arnaud dit Bernuchon, âgée d'environ 40 ans [18]. Ont assisté à ses funérailles entre autres Pierre Delage (son frère), son mari, Marie Festy, qui ont déclaré ne savoir signer.



Mariage de Pierre dit Bernuchon et autre Marie Delage, vers 1772, manquant.

Baptême de Françoise Arnaut en 1773, fille de Pierre Arnault et Marie Delage : [<-]
Le 19 février 1773 est née et a été baptisée Françoise, fille de Pierre Arnaud et Marie Delage, son épouse. Le parrain a été Pierre Delage et la marraine Françoise Misbert.



Baptême de Marie Arnaut en 1774, fille de Pierre Arnault dit Bernuchon et Marie Delage : [<-]

Le 6 mai 1774 est née et a été baptisée Marie, fille de Pierre Arnault dit Bernuchon et Marie Delage, son épouse. Le parrain a été Jacques Arnaud dit Berlinet, et la marraine Marie Arnaud.



Décès de Marie Delage, épouse en seconde noce de Pierre Arnault dit Bernuchon en 1776 :
Le 16 juillet 1776 a été inhumé dans le cimetière de ce lieu le corps de Marie Delage, femme de P. Arnaud dit Bernuchon, âgée de 36 ans. Ont assisté à ses funérailles entre autres son mari, ses soeurs, sa mère, son frère, ses beau frères [19], qui ont déclaré ne pas savoir signer.



Mariage de Pierre Arnault dit Bernuchon avec Françoise Deval, de Frontenay, en janvier 1783 : [<-]
Le 13 après les publications des bancs canoniquement faites sans qu'il soit venu à notre connaissance aucun empêchement ni opposition, et après la réception des sacrements à ce nécessaire, ont reçu en face de notre mère la Sainte Église Catholique Apostolique et Romaine la bénédiction nuptiale, P. Arnaud. veuf de M. Delage de cette paroisse d'une part, et de l'autre Fr. Deval, fille de P. Deval et Fr. Chevallier, ses père et mère, de la paroisse de Rohan-Rohan.



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Notes

Cet article intègre les éléments d'un post précédent intitulé à l'origine "Fait divers à la Foye-Monjault en 1785 : l'assassinat de Pierre Arnault" publié en août 2014 sur ce blog.

N'hésitez pas à me contacter si vous trouvez des informations qui viennent compléter ou infirmer cet article.

[1] Henri Sée, La France Économique et Sociale au XVIIIe siècle. La Foye était toutefois une commune principalement viticole, mais la sécheresse ayant succédé à un hiver très long, la récolte fut nulle.  [<-]

[2] Jules André Bory (1717-1797), curé de la Foye Monjault de 1763 à 1789. Oratorien né à Paris, paroisse de Saint-Roch, 1er arrondissement. [Source : archives municipales de la Foye-Monjault]  [<-]

[3] Jean-Pierre-Louis de Fontanes (1757-1821), professeur de belles-lettres né à Niort, comte d'Empire et ministre de Napoléon. Il fut pensionné à la Foye de 1764 à 1768, âgé de 7 à 11 ans, avant d'entrer à son tour au Collège des Oratoriens de Niort. Son frère aîné, Marcelin de Fontanes (1751-1772),  fut avant lui membre du Collège, mais décéda prématurément à l'âge de vingt ans.  [<-]

[4] La jeunesse de Joseph Joubert, p123-124, André Beaunier, 1918

L'auteur ajoute :
En 1790, Fontanes n'avait pas oublié le Père Bory et, commençant de sentir les inconvénients de l'incrédulité, il écrivait à Joubert : « J'aimerais mieux me refaire chrétien comme Pascal ou le Père Bory, mon professeur, que de vivre à la merci de mes opinions ou sans principes comme l'assemblée nationale... » Pascal ou le Père Bory : ce sont deux austérités que Fontanes compare ainsi.
Les annales littéraires du Poitou en gardent de Bory un souvenir similaire (Histoire Littéraire du Poitou, p574) :
La première éducation de Fontanes fut confiée au père Bory, ancien oratorien et janséniste outré. Il passa près de lui quatre années, en butte aux tortures morales et physiques que lui infligeaient l'austère vertu et la dureté du curé de la Foye-Monjault. Cette obscure bourgade devait, à deux siècles d'intervalle, vivre dans la mémoire de deux hommes célèbres ; mais si l'un n'en garda qu'un joyeux souvenir (Rabelais), l'autre eut toujours l'imagination fortement empreinte du sceau religieux qui y avait été imprimé dans son jeune coeur ; et si, plus tard, sa raison tempéra la sévérité, elle conserva toujours cette teinte de piété mélancolique qui embellit ses écrits.   [<-]
[5] Source, Wikipedia : Jean-Pierre-Louis de Fontanes  [<-]

[6] Le terme du texte original est "Inter bonos" : premier de la classe.  [<-]

[7] -

[8] -

[9] V. Les surnoms des paroissiens de la Foye. Assez remarquablement, la grande majorité des Arnaud de cette paroisse descendent du couple André Arnault (ca 1598-1678) et Pernelle Andoire (ca 1610-1680). V. les Arnault (ou Arnaud) de la Foye-Monjault sur Geneanet. [<-]

[10] Difficile de savoir si cette hypothèse même est valide. Je n'ai pas la date de décès de Catherine Bernard.  [<-]

[11] [12] et [13] Transcriptions des actes de décès des deux Marie Delage, ainsi que des baptêmes de Françoise et Marie Arnault. Voir ici.  [<-]

[14] Comme leur acte de mariage reste introuvable, elle doit être originaire d'une paroisse voisine de la Foye comme celle du Petit-Prissé, dont les archives jusqu'à la Révolution sont manquantes. Concernant l'identité de son mari, le surnom Bernuchon ne laisse que peu de doute quant aux parents de Pierre : il ne peut s'agir que des enfants de Jean Arnault et Catherine Bernard, ou à la rigueur d'un frère de Jean portant ce prénom (or Pierre Arnault, frère de Jean, est déjà mort en 1774). Pierre Arnault eut bien un frère aîné prénommé Pierre, né en 1734, qui pourrait avoir pris pour épouse une femme du même nom (dans l'hypothèse d'une alliance familiale Arnault-Delage). Mais ce dernier semble mort jeune. Je n'ai pas trouvé d'autres traces de lui, et l'on peut présumer que si les actes concernaient deux Pierre Arnault dit Bernuchon, Bory les différencierait ainsi : "Pierre le Jeune dit Bernuchon" et "Pierre l'Aîné". Le décès de Jacques dit Bernuchon en 1783, frère de Pierre, le confirme : sont témoins les deux frères et les trois soeurs de Jacques. À cette date en effet, seuls Pierre et Louis sont toujours en vie.  [<-]

[15] En principe, l'usage voulait qu'un deuil d'un an précède les nouvelles noces. Cette coutume n'était pas toujours observée, et même s'il est possible que Pierre ait pu connaître sa seconde femme sinon avant, tout du moins aussitôt après le décès sa première épouse, il est plus probable qu'il s'agisse ici d'une erreur de Bory. Comme d'autres curés de son époque, Bory ne tenait pas ses registres de façon très rigoureuse. Il lui arrivait de rédiger les actes avec beaucoup de retard et, pour peu qu'il ait égaré ses notes, de leur attribuer une date approximative. On trouve par exemple à la Foye le baptême de  François Célestin Arnault, né le 19 Mai 1775, et dont le l'acte est répété par erreur un peu plus loin sur la même page. Bory le déclare alors né le 29. De nombreux actes sont par ailleurs rapportés en marge, ou sont manquants et reconstitués au 19e siècle.  [<-]

[16] Transcription de l'acte de mariage de Pierre et Françoise Deval. Voir ici.  [<-]

[17] Ainsi, nous retrouvons cette situation à la Foye, en 1784, lorsque Marguerite Gustin se remarie avec un deuxième Jacques Arnault, ou lorsque Marguerite Guitteau, veuve en 1798 de Louis (Pierre) Bodin, son cousin au second degré, se remaria l'année suivante avec (Jean) Louis Bodin, demi-frère du premier.  [<-]

[18] Marie, née en 1742, avait en fait 30 ans. [<-]

[19] "Ont assisté à ses funérailles entre autres son mari, ses soeurs, sa mère, son frère, ses beau frères..." qui se nommaient ? Rédaction typique de nombreux actes de Bory, qui fait que les recherches généalogiques de cette paroisse sont parfois un vrai casse-tête. [<-]